En septembre les éléphants de mer reviennent en masse sur les plages de Kerguelen pour se reproduire. Cela marque le début de la 22ème saison de travail de terrain pour le SNO-MEMO. Ainsi, ce sont 50 jours passés en cabane dédiés à la mesure des mères et au baguage de leur nouveau-né. Au programme : pesés, mesures et prises de sang sur ces même petits, jusqu’au sevrage,18 à 26 jours plus tard, mais aussi pose et récupération de balises, dénombrement de population et veille épidémiologique dans un contexte de grippe aviaire. Christophe Guinet, coordinateur du SNO-MEMO, revient sur cette mission.
Avec 100000 femelles venant se reproduire chaque année, l’archipel Kerguelen, héberge la première ou deuxième – après la Géorgie du Sud – population mondiale d’éléphants de mer austraux.
Cette année c’est accompagné de ma fille Maé, d’un étudiant en thèse, Marius, et d’une Volontaire du Service Civique de l’Institut Polaire (IPEV), Marina, que nous cette campagne de suivi à long-terme de l’écologie des éléphants de mer de Kerguelen et de collecte de données océanographiques par ces animaux.
Après une notre installation sur le site d’Estacade, à l’Est de la péninsule Courbet, où se trouve la cabane dans laquelle nous résidons un ensemble d’opérations ont été réalisées. A savoir la récupération de balises océanographiques sur des femelles équipées 7 à 8 mois plus tôt, mais aussi le bagage de 170 nouveaux nés et la mesure de leurs mères à l’aide d’un télémètres laser, ce qui évite d’avoir à les manipuler. Ces petits bébés, de tout de même 40 kg en moyenne à la naissance, sont ainsi identifiés par un numéro de bague qui nous permet de les retrouver trois semaines plus tard au moment du sevrage où les mères, épuisées, repartent en mer pour s’alimenter.
L’objectif est de savoir si les conditions environnementales et en ressources ont été favorables au développement des mères et donc des petits en corrigeant l’effet « mère ». Des mères de plus grande taille qui sont aussi les plus âgées -les éléphants de mer grandissent tout au long de leur vie – ont tendance à faire des petits plus grand et plus lourd au moment du sevrage. Par ailleurs, en mesurant la taille des mères nous pouvons détecter l’arrivée de grosses cohortes de jeunes femelles plus petites, qui affecte la distribution de tailles, avec l’apparition d’un mode petite taille, au sein de cette distribution. C’était le cas cette année. Cela suggère que les conditions environnementales ont été particulièrement favorables trois-quatre ans plus tôt, c’est-à-dire au moment où les jeunes partent pour la première fois en mer, et où pratiquement la moitié d’entre eux meurent au cours des premiers mois passés en mer. Cette arrivées d’un très grand nombre de jeunes femelles, de petites tailles, venant se reproduire pour la première fois, se traduit par une diminution de la masse moyenne au sevrage des nouveaux né, ce qui peut sembler paradoxal !
C’est la condition des petits, c’est-à-dire leur masse ramenée à leur taille, qui nous permettent d’évaluer si les conditions d’alimentation ont été favorables ou pas pendant la période de gestion. L’ensemble des petits bagués à la naissance, sont ainsi pesés, mesurés et une prise de sang effectuée le jour de leur sevrage. Le sang prélevé nous permettra d’identifier la latitude d’alimentation de la mère et les proies ciblées (krill, myctophidés ou calamars), mais aussi d’évaluer si ces petits et/ou leur mère ont été exposés au virus de la grippe aviaire.
Avant leur départ 12 femelles ont été anesthésiée, pesée, mesurée et équipées de plusieurs balises qui permettrons de collectées en continue des données de température et salinité le long de leur trajectoire, tout en positionnant très précisément (i.e. à 50 m prêt) grâce à un GPS lorsqu’elles reviennent respirer à la surface. Par ailleurs ces balises nous permettent de mesurer la bioluminescence et détecter les captures de proie au cours des plongées. Ces données seront mises en relations avec les observations permises par le satellite altimétrique à haute résolution, SWOT, développé par le CNES et la NASA et qui permet d’étudier les courant à des échelles très fines (de l’ordre de quelque centaine de mètres) que l’on qualifie de sous-méso-échelle et dont l’implication sur la structuration de biologie océanique et en particulier des crustacés, poissons et calamars pélagiques, reste à évaluer.
Outre ces travaux, nous avons pu tester en collaboration avec les VSC d’un autre programme, l’utilisation d’un drone pour effectuer des dénombrements tout en déterminant très précisément la taille des individus.
Ce fut une magnifique campagne de terrain avec plus de 50 jours passé en cabane, prêt de 500 km parcouru bottes au pied et réalisée dans une parfaite ambiance malgré des conditions climatiques souvent difficiles, avec l’aide de nombreux hivernants et le formidable soutien de l’IPEV qui rend tout cela possible.
Malheureusement quelques jours avant notre départ de notre site d’Etude d’Estacade nous avons détecté un premier cas de grippe aviaire sur un petit trouvé mort, espérons que ce soit un cas isolé. Une autre source d’inquiétude est l’érosion continue des plages et du trait de côte. Cela se traduit par des submersions sans précédent des colonies induisant une grosse mortalité chez les nouveaux nés entrainés par le reflux des vagues. Il serait vraiment important de conduire des travaux visant à quantifier cette érosion afin d’évaluer les conséquences à moyen terme que cela pourrait avoir sur la population d’éléphant de mer à Kerguelen.